CHAPITRE XXII

Ils attendirent pendant près d’une heure – heure que Garion et Zakath mirent à profit pour revêtir leur armure –, puis Beldin décida que Zandramas devait être près de l’apoplexie et qu’il allait s’en assurer de visu. Il se changea lentement en mouette et s’éloigna dans le brouillard.

Il revint peu après et reprit forme humaine.

— C’est la première fois que j’entends une femme utiliser ce genre de vocabulaire, dit-il avec un rire mauvais. Elle te ferait honte, même à toi, Pol.

— Que fait-elle ? coupa Belgarath.

— Elle est plantée devant la porte, l’arche ou je ne sais quoi, bref, l’ouverture de la grotte. Elle avait amené une quarantaine de Grolims.

— Quarante ? Je croyais que les forces devaient être équilibrées ! protesta Garion en se tournant vers Cyradis.

— N’en vaux-Tu pas au moins cinq, Belgarion ? riposta-t-elle simplement.

— Beldin, tu as dit avait amené, releva Belgarath.

— Notre amie à la peau étoilée a dû sommer certains de ses Grolims de forcer ce qui lui interdit l’entrée de la grotte. Je ne sais pas si c’est à cause de ce barrage ou si elle s’est énervée en voyant qu’ils n’y arrivaient pas, ce qui est sûr, c’est que cinq d’entre eux sont raides morts à l’heure qu’il est, et Zandramas fait des huit autour en vociférant. Le capuchon de tous ses Grolims est orné d’une ganse violette, au fait.

— Ce sont donc des sorciers, murmura Polgara, les lèvres pincées.

— Les Grolims ne sont pas des sorciers de génie, contra Beldin en haussant les épaules.

— Vous avez vu si elle avait ces lumières sous la peau ? s’enquit Garion.

— Pour ça oui ! Sa figure ressemble à une prairie pleine de lucioles par un soir d’été. Et ce n’est pas tout. Cet albatros est dans le coin, lui aussi. Nous nous sommes salués de loin, mais nous n’avons pas eu le temps de nous poser pour bavarder.

— Que fait-il là ? demanda Silk d’un ton méfiant.

— Il plane, c’est tout. Vous savez comment sont ces albatros ; ils ne doivent pas bouger les ailes plus d’une fois par semaine. Bon, le brouillard commence à se lever. Je vous propose de sortir de là et d’aller nous planter sur la terrasse, juste au-dessus de l’amphithéâtre, avant que cette purée de pois ne se dissipe complètement. Nous voir surgir de nulle part devrait lui donner une secousse, vous ne pensez pas ?

— Vous avez vu mon bébé ? demanda Ce’Nedra d’une voix vibrante.

— Ce n’est plus un bébé, mon petit chou. C’est un beau petit garçon aussi blond que l’était naguère Essaïon. Il n’a pas l’air d’apprécier ses actuels compagnons de voyage, et à en juger par la tête qu’il fait, il est parti pour avoir le même sale caractère que toute sa famille. Si Garion pouvait descendre là-bas et lui prêter son épée, nous n’aurions qu’à attendre tranquillement qu’il règle le problème à notre place.

— Je préférerais attendre qu’il ait perdu ses dents de lait avant de le laisser embrocher les gens, rétorqua Garion. Il y a quelqu’un d’autre, là-bas ?

— A en juger d’après la description de sa chère et tendre épouse, l’archiduc Otrath est de la fête. Il porte une couronne de fer blanc, un manteau de cour mangé aux mites, et il a l’air d’une stupidité abyssale.

— Celui-là, vous me le laissez, grinça Zakath. Je n’ai jamais eu l’occasion de régler un cas de haute trahison sur un plan personnel.

— Je gage que sa femme vous en sera éternellement reconnaissante, approuva Beldin avec un sourire hideux. Qui sait, il se pourrait qu’elle vienne à Mal Zeth vous remercier en nature. C’est une femelle appétissante, Zakath. Je vous conseille de prendre des forces.

— Je ne prise guère le tour que prend cette conversation, coupa sèchement Cyradis. Le jour avance. Allons-y.

— Tout c’que vot’cœur désire, ma p’tite chérie, fit Beldin, gouailleur.

Et la sibylle ne put retenir un sourire.

Voilà qu’ils se remettaient à galéjer, se dit Garion. Ils approchaient de ce qui était probablement l’Evénement le plus important de tous les temps. Le prendre à la légère était une réaction bien humaine.

Ils sortirent de la niche et suivirent Silk. Garion et Zakath prenaient bien garde à ne pas faire cliqueter leur armure. Les terrasses de pierre se dressaient à la verticale, cubes parfaits de dix pieds de côté. Des marches disposées à intervalles réguliers menaient d’une terrasse à l’autre. Silk leur fit ainsi gravir trois niveaux, puis il les mena latéralement sur la pyramide tronquée. Arrivé à l’angle nord-est, il donna le signal de la halte.

— Maintenant, plus un bruit, chuchota-t-il. Nous sommes tout près de cet amphithéâtre et les Grolims ont l’ouïe fine.

Ils contournèrent furtivement le coin et se glissèrent sur la paroi nord pendant plusieurs minutes. Puis Silk s’arrêta et se pencha par-dessus le bord pour scruter le brouillard.

— C’est là, murmura-t-il. L’amphithéâtre est une cavité rectangulaire creusée dans la paroi rocheuse. Elle va de la plage jusqu’à l’entrée de la grotte. D’ici, on voit que les terrasses en dessous ont été en quelque sorte découpées à la verticale de l’amphithéâtre. Nous devons être à une petite centaine de toises de Zandramas, pas plus.

Garion tenta de percer le brouillard et songea un instant à écarter ces ténèbres blanchâtres d’un seul effort de volonté afin de pouvoir regarder son ennemie en face.

— Du calme, chuchota Beldin. Ça arrivera toujours assez tôt. Tu ne veux pas lui gâcher la surprise, hein ?

Des voix discordantes montaient de la brume. Des voix rauques, gutturales, que le brouillard semblait étouffer, de sorte que Garion ne distinguait rien dans ce magma pâteux. Comme si ça avait le moindre intérêt, d’ailleurs.

Ils attendirent.

Le disque livide du soleil était faiblement visible, juste sur l’horizon, à travers le brouillard et les nuées qui avaient suivi la tempête. Des tourbillons s’amorcèrent dans la grisaille. La brume commença à se dissiper au-dessus d’eux et Garion revit le ciel. Une épaisse masse cotonneuse, d’un gris sale, planait à la verticale du chicot et s’étirait à quelques lieues vers l’est. Le soleil, qui était maintenant complètement sorti de la mer, brillait sous la face inférieure des nuages et les teintait d’une vilaine couleur rougeâtre, fuligineuse. On aurait dit que le ciel était en feu.

— Très pittoresque, murmura Sadi en passant nerveusement sa dague empoisonnée d’une main dans l’autre.

Il ouvrit sa mallette de cuir rouge, y prit certaine bouteille de terre cuite, la déboucha et la posa par terre.

— Il y a sûrement des souris ou des œufs de mouette sur ce rocher, dit-il. Zith et ses bébés devraient être bien.

Puis il préleva un petit sac dans sa mallette, le fourra dans la poche de sa tunique et se redressa.

— Simple précaution, murmura-t-il en guise d’explication.

Garion entendit un étrange cri mélancolique et leva les yeux. L’albatros planait sur ses ailes immobiles au-dessus du brouillard qui s’étendait maintenant tel un océan gris, nacré, dans l’ombre de la pyramide. Le jeune homme ôta machinalement le manchon de cuir gainant la poignée de son épée. L’Orbe luisait d’une faible lueur non pas bleue mais d’un rouge menaçant, presque de la même couleur que le ciel embrasé.

— Ça confirme ce que nous pensions, Vieux Loup, murmura Poledra. Le Sardion est bien dans cette grotte.

Belgarath acquiesça d’un grommellement. La lueur rouge réfléchie par les nuages ensanglantait ses cheveux et sa barbe argentés.

Tout à coup, la surface du brouillard fut agitée d’une sorte de houle, puis il se dissipa et Garion distingua peu à peu des formes ombreuses, encore vagues, d’un noir uniforme.

— Sainte Sorcière ! s’écria un Grolim, affolé. Regarde !

Une silhouette encapuchonnée de satin noir, luisant, fit volte-face, et Garion contempla enfin la face de l’Enfant des Ténèbres. Il avait souvent entendu parler des lumières qui brillaient sous sa peau, mais aucune description ne l’avait préparé à ce spectacle. Les points lumineux qui hantaient la chair de Zandramas n’étaient pas fixes ; ils tournoyaient inlassablement. Son visage disparaissait dans l’ombre du capuchon et de l’antique pyramide, mais on aurait vraiment dit, pour reprendre les termes cryptiques des Oracles ashabènes, que ses traits renfermaient « l’univers étoilé ».

Derrière lui, Ce’Nedra étouffa un hoquet. Il se retourna et vit sa petite reine, une dague à la main et les yeux embrasés de haine, dévaler en courant les marches menant vers l’amphithéâtre. Mais Polgara et Velvet devaient être au courant de son plan désespéré car elles la retinrent précipitamment et la désarmèrent.

Poledra s’avança vers le bord de la terrasse.

— Le moment est enfin venu, Zandramas, dit-elle d’une voix claire.

— J’attendais que tu rejoignes tes amis, Poledra, répondit la sorcière d’un air de défi. Je commençais à craindre que tu ne te sois égarée. Maintenant que nous sommes au complet, nous pouvons poursuivre ainsi qu’il convient.

— Ce souci des conventions vient un peu tard, Zandramas, reprit Poledra, mais peu importe. Nous sommes, ainsi qu’il était annoncé, arrivés à l’endroit voulu au moment prévu. Cessons de tergiverser et entrons. L’univers doit commencer à s’impatienter.

— Pas tout de suite, Poledra, lâcha platement Zandramas.

— Comme c’est ennuyeux, répondit avec lassitude la femme qui était une louve. Tu as un gros défaut, Zandramas. Il faut toujours que tu t’obstines, même quand les choses refusent à l’évidence de marcher comme tu voudrais. Tu t’es démenée pour éviter cette rencontre, en pure perte. Toutes tes tentatives n’ont servi qu’à t’amener ici plus vite. Ne crois-tu pas qu’il est temps de renoncer à ces petits jeux et de te résigner ?

— Je ne crois pas, Poledra.

— Tu l’auras voulu, Zandramas, soupira Poledra. J’appelle le Tueur de Dieu ! déclara-t-elle avec un ample mouvement du bras vers Garion.

Lentement, délibérément, Garion passa la main derrière son dos et la referma sur la poignée de son épée. La lame émit un sifflement avide en quittant son fourreau. Elle était déjà embrasée d’une lueur bleue, aveuglante. Garion était à présent d’un calme glacial. Il avait banni toute peur, tout doute, comme à Cthol Mishrak, quand l’esprit de Lumière avait pris pleinement possession de son Enfant. Il prit son immense épée à deux mains et la leva, dirigeant la flamme bleue qui l’animait vers les nuages embrasés au-dessus de sa tête.

— Rencontre ton destin, Zandramas ! rugit-il d’une voix terrible, ces paroles archaïques venant à ses lèvres sans qu’il les ait formulées.

— Ça reste à voir, Belgarion, répondit Zandramas du ton provocant qui lui était coutumier, mais il y avait autre chose derrière cette attitude de défi. Le destin ne se laisse pas toujours aisément déchiffrer.

Elle fit un geste impérieux. Ses Grolims l’entourèrent et entonnèrent un chant âpre dans une langue ancienne, hideuse.

— Reculez, vous autres ! lança sèchement Polgara en s’approchant de sa mère, aussitôt imitée par Belgarath et Beldin.

A la limite du champ de vision de Garion apparut une ombre vacillante, noire comme de l’encre, dans laquelle il reconnut une menace vague, imprécise.

— Faites attention, souffla-t-il à ses amis. Elle prépare une de ces illusions dont nous parlions hier soir.

A cet instant, il manqua d’être renversé par un prodigieux champ de forces qu’accompagnait un rugissement phénoménal. Une vague de ténèbres absolues monta des mains étendues des Grolims massés autour de Zandramas, mais la vague vola en mille éclats noirs qui se dispersèrent en crépitant, telles des souris effrayées. Les quatre sorciers l’avaient pulvérisée avec une aisance méprisante, d’un seul mot articulé à l’unisson. Plusieurs Grolims tombèrent à terre en se tordant de douleur. Les autres reculèrent craintivement, le visage blême.

— Tu veux pas r’commencer, dis, ma p’tite chérie ? fit Beldin avec un ricanement insultant. Si c’est ça qu’tu voulais faire, l’aurait fallu qu’t’amènes plus de Grolims. Tu les uses à un rythme affolant, j’vais t’dire !

— Je ne supporte pas cet accent péquenaud, pesta Belgarath.

— Je doute fort qu’il lui plaise davantage. Les gens qui se prennent au tragique détestent qu’on les tourne en ridicule.

Sans aucun signe avant-coureur, Zandramas lança une boule de feu au nain bossu, mais il l’écarta d’un revers de main, comme un insecte importun. Garion comprit tout à coup. Les ténèbres soudaines, la boule de feu, rien de tout cela n’était sérieux. C’était une simple diversion, un moyen de détourner leur attention de cette ombre qu’il voyait du coin de l’œil.

— Peu importe, petit bouffon, grinça la Sorcière de Darshiva avec un sourire glacial. Ce n’était qu’un moyen de tester ton adresse. Ris donc, Beldin. J’aime voir les gens mourir heureux.

— Tu d’vrais t’dépêcher d’rigoler un peu toi-même, ma p’tite chérie. Et tu frais aussi bien d’regarder autour de toi et d’dire au revoir au soleil tant qu’t’y es, parce que j’doutions qu’tu l’revoies avant un bon moment.

— Ce n’est pas bientôt fini ? soupira Belgarath, excédé.

— C’est l’usage, rétorqua Beldin. Les insultes et les rodomontades sont le prélude habituel à tout affrontement un peu sérieux. Et puis c’est elle qui a commencé. Ah, quand même ! reprit-il tout haut alors que les Grolims de Zandramas se remettaient en formation et commençaient à avancer. Si nous descendions préparer une bonne marmite de ragoût. Du ragoût de Grolims, en tout petits morceaux ?

Il tendit la main, claqua des doigts et les referma sur la poignée d’un couteau ulgo à la pointe incurvée en crochet.

Ils suivirent Garion qui les menait avec résolution vers le haut des marches et amorcèrent la descente alors que les Grolims se précipitaient au pied de l’escalier en brandissant des armes diverses et variées.

— Recule ! lança Silk en voyant Velvet se joindre à eux.

Elle tenait une dague très bas devant elle comme si elle n’avait fait que ça toute sa vie.

— Sûrement pas, riposta-t-elle froidement. Je protège mon investissement.

— De quoi parles-tu ?

— Je n’ai pas le temps de vous expliquer. Je suis occupée.

Le Grolim qui montait les marches en premier était presque aussi grand que Toth. Il balançait une énorme hache, une lueur de folie dans le regard. Lorsque Garion en fut à une demi-douzaine de pas, Sadi s’avança derrière son dos et lança une poignée de poudre d’une étrange couleur en plein dans les yeux de l’homme. Celui-ci secoua la tête en se frottant les yeux, renifla et se mit à hurler. Il laissa tomber sa hache en poussant des cris d’épouvante, fit volte-face et dévala l’escalier à la vitesse de l’éclair en bousculant ses compagnons. Il ne s’arrêta pas au niveau de l’amphithéâtre mais courut vers la mer. Il pataugea dans l’eau qui lui arrivait à la taille, puis, arrivé à la limite d’une des immenses marches invisibles sous la surface, il perdit pied. Il ne savait manifestement pas nager.

— Je croyais que vous n’aviez plus de cette précieuse poudre, nota Silk en lançant élégamment un de ses poignards.

Un Grolim recula en titubant, les mains crispées sur la poignée de la dague plantée dans sa poitrine, rata une marche et tomba lourdement à la renverse dans l’escalier.

— J’en garde toujours un peu pour les cas graves, répondit l’eunuque en esquivant un coup d’épée.

Il enfonça délicatement sa dague empoisonnée dans le ventre d’un Grolim. L’homme se raidit et bascula lentement par-dessus le côté de l’escalier. Un certain nombre d’hommes en robe noire, cherchant à les prendre à revers, escaladaient les parois abruptes. Velvet s’agenouilla et enfonça froidement un de ses poignards dans la face levée vers le ciel de celui qui était le plus près d’elle. Il porta ses deux mains à son visage avec un cri rauque et retomba en arrière, entraînant plusieurs de ses complices dans sa chute.

La Drasnienne aux cheveux de miel se précipita alors de l’autre côté de l’escalier, sa corde de soie aux mains. Elle la passa avec dextérité autour du cou d’un Grolim qui tentait de prendre pied sur les marches, se glissa sous ses bras qui battaient l’air comme des ailes, se retourna jusqu’à ce qu’ils se retrouvent dos à dos et se pencha en avant. Les pieds du Grolim impuissant quittèrent le sol et il porta ses mains à la corde qui l’étranglait. Ses pieds battirent inutilement l’air pendant quelques instants, son visage devint noir, puis il se ramollit. Velvet se retourna, dénoua sa corde et, d’un coup de pied, le balança froidement dans le vide.

Durnik et Toth avaient pris position à côté de Garion et Zakath et les quatre hommes descendaient lentement mais implacablement vers le bas de l’escalier, frappant d’estoc et de taille les silhouettes en robe noire qui se ruaient vers eux. Le marteau de Durnik paraissait à peine moins redoutable que l’épée du roi de Riva, et les Grolims se couchaient, comme les épis de blés fauchés, devant le terrible quatuor qui descendait inexorablement les marches. Toth balançait méthodiquement la hache de Durnik avec l’impassibilité d’un bûcheron abattant un arbre. Zakath, qui était un escrimeur, feintait et parait avec son épée massive et en même temps légère, assenant des coups rapides et souvent mortels. Les marches furent bientôt jonchées de cadavres convulsés, ruisselants de sang.

— Attention où vous mettez les pieds, les avertit Durnik en fracassant le crâne d’un nouveau Grolim. Ça devient glissant.

D’un revers, Garion envoya valdinguer une tête de Grolim qui dévala l’escalier en rebondissant à chaque marche tandis que le corps basculait dans le vide. Garion jeta un rapide coup d’œil derrière lui. Belgarath et Beldin aidaient Velvet à repousser les hommes en noir qui tentaient d’escalader les côtés de l’escalier. Beldin semblait prendre un plaisir pervers à enfoncer sa lame en crochet dans les yeux des Grolims puis, avec une torsion du poignet et une secousse, à les arracher, accompagnés d’une masse impressionnante de cervelle. Belgarath attendait tranquillement, les pouces passés dans la corde qui lui tenait lieu de ceinture. Quand la tête d’un Grolim apparaissait à son niveau, il prenait son élan et lui balançait en pleine figure un coup de pied mortel. Il y avait trente pas du haut de l’escalier jusqu’au sol de l’amphithéâtre, et rares étaient les Grolims ainsi renvoyés à leur point de départ qui tentaient l’escalade à nouveau.

Quand ils arrivèrent au pied de l’escalier, seuls une poignée de Grolims avaient survécu. Avec sa prudence coutumière, Sadi fila d’un côté de l’escalier puis de l’autre pour larder systématiquement de sa dague empoisonnée les corps affalés sur les dalles, sans faire de discrimination entre les cadavres inertes et les blessés gémissants.

Zandramas semblait un peu refroidie par la rapidité avec laquelle ses sous-fifres avaient été massacrés, mais elle resta drapée dans une attitude de défi méprisant. Derrière elle, la bouche ouverte sur un cri muet de pure terreur, se tenait un homme au front ceint d’une couronne minable et vêtu d’un manteau de cour élimé. Il ressemblait vaguement à Zakath, et Garion comprit qu’il s’agissait de l’archiduc Otrath. Puis – enfin –, il vit son fils. Il avait évité de le regarder pendant la sanglante descente, parce qu’il se méfiait de sa propre réaction à un moment où il avait besoin de toute sa concentration. Beldin avait dit vrai. Geran n’était plus un bébé. Ses boucles blondes conféraient une sorte d’innocence à son visage, mais il n’y avait aucune douceur dans son regard. Il détestait manifestement la femme qui le tenait fermement par le bras.

Garion leva gravement son épée au niveau de sa visière en guise de salut et, tout aussi gravement, Geran leva sa main libre en réponse.

Puis le roi de Riva commença une implacable avance, prenant juste le temps d’écarter d’un coup de pied la tête tranchée d’un Grolim qui se trouvait sur son chemin. L’incertitude qu’il avait éprouvée à Dal Perivor était oubliée. Zandramas n’était qu’à quelques pas de lui, et le fait que ce soit une femme n’avait plus d’importance. Il leva son épée embrasée sans cesser d’avancer.

L’obscurité vacillante qui planait à la limite de son champ de vision s’opacifia et il hésita, en proie à une impression de danger croissante et qu’il ne pouvait bannir.

L’ombre, vague au début, prit lentement la forme d’un visage hideux planant au-dessus de la sorcière en robe noire. Ses yeux étaient vides et sans âme, et sa bouche ouverte sur une expression de détresse insondable, comme si son détenteur avait soudain été précipité de la lumière et de la gloire dans une horreur insondable. Mais cette détresse ne s’accompagnait ni de compassion ni d’indulgence, elle exprimait uniquement l’avidité de trouver des compagnons d’infortune.

— Contemplez le roi des Enfers ! cria triomphalement Zandramas. Fuyez maintenant si vous voulez vivre encore quelques instants, ou il vous attirera tous dans les ténèbres, les flammes et le désespoir éternels !

Garion se figea, incapable d’avancer vers cette horreur.

Puis une voix émergea de ses souvenirs, et avec cette voix vint une image. Il devait être debout dans une clairière humide, dans une forêt perdue au milieu de nulle part. Une pluie fine, drue, tombait d’un ciel lourd, presque nocturne. Les feuilles, sous leurs pieds, étaient détrempées. Essaïon, indifférent à tout cela, leur parlait. C’était arrivé, songea Garion, juste après leur première rencontre avec Zandramas, lorsqu’elle avait pris la forme d’un dragon pour les affronter.

— Mais le feu n’était pas réel. Vous ne le saviez pas ? leur disait le jeune homme, et il avait l’air un peu surpris qu’ils n’aient pas compris cette évidence. Ce n’était qu’une illusion. Le mal n’est jamais autre chose qu’une illusion. Je regrette que vous vous soyez inquiété, mais je n’avais pas le temps de vous expliquer.

C’était la clé du problème, Garion le comprenait maintenant. L’hallucination était le produit d’un dérangement, pas les visions. Il ne devenait pas fou. Le masque du roi de l’enfer n’était pas plus réel que ne l’était l’Arell que Ce’Nedra avait rencontrée dans la forêt hors de Kell. L’Enfant des Ténèbres n’avait qu’une arme pour contrer l’Enfant de Lumière et c’était l’illusion, une subtile tricherie dirigée contre l’esprit. C’était une arme puissante, mais fragile. Un rayon de lumière pouvait l’anéantir. Il fonça dessus.

— Garion ! s’écria Silk.

— Ne t’occupe pas de ce visage ! rétorqua Garion. Il n’a aucune réalité. C’est Zandramas qui essaie de nous affoler. Ce prétendu roi des Enfers n’existe pas. Il est moins réel qu’une ombre !

Zandramas accusa le coup et l’énorme visage qui planait au-dessus d’elle vacilla et disparut. Ses yeux erraient en tous sens mais s’attardèrent fugitivement, à ce qu’il sembla à Garion, sur l’entrée de la grotte. Il eut alors la certitude qu’il y avait quelque chose à l’intérieur – le dernier atout de son ennemie. Puis, comme indifférente à la dissipation de l’arme qui l’avait toujours si bien servie, elle fit un geste rapide à l’attention de ses derniers Grolims encore vivants.

— Non ! fit la voix claire, musicale, de la Sibylle de Kell. Je ne puis permettre cela. C’est le Choix qui doit décider de l’issue, pas des menaces dénuées de sens. Rengaine Ton épée, Belgarion de Riva, et Toi, Zandramas de Darshiva, dis à Tes hommes de se retirer.

Garion s’avisa tout à coup qu’il avait les jambes paralysées et ne pouvait plus faire un pas. Il se retourna péniblement. Cyradis descendait l’escalier, maintenant guidée par Essaïon. Ils étaient suivis de tante Pol, Poledra et Ce’Nedra.

— La tâche qui vous incombe à tous deux ici, continua Cyradis de cette étrange voix chorale, n’est pas de vous détruire mutuellement, car s’il arrivait que l’un anéantisse l’autre, vos tâches demeureraient incomplètes, je serais dans l’incapacité de mener la mienne à bien et tout ce qui est, tout ce qui fut, tout ce qui sera un jour, périraient à jamais. Remets Ton épée au fourreau, Belgarion, et renvoie Tes Grolims, Zandramas. Entrons à l’Endroit-qui-n’est-plus et procédons à nos Choix. De nos tergiversations l’univers a grande lassitude.

Garion rengaina son épée à regret, mais la Sorcière de Darshiva regarda ses derniers Grolims en étrécissant les yeux.

— Tuez-la, ordonna-t-elle avec une indifférence terrifiante. Tuez la Dalasienne aveugle, au nom du nouveau Dieu des Angaraks !

Le visage extatique, les Grolims s’avancèrent vers le bas de l’escalier. Essaïon poussa un soupir et se planta résolument devant Cyradis pour lui faire un bouclier de son corps.

— Ce ne sera pas nécessaire, Porteur de l’Orbe, affirma la fragile jeune fille.

Elle inclina légèrement la tête et la voix chorale s’enfla, emplissant la tête de Garion. Les Grolims hésitèrent, puis ils se mirent à tourner sur place, désorientés, en scrutant la lumière de leurs yeux écarquillés comme s’ils n’y voyaient plus.

— L’enchantement, murmura Zakath. L’enchantement qui entoure Kell. Ils sont aveugles !

Mais ce que les Grolims voyaient cette fois dans leurs ténèbres n’était pas la face du Dieu qu’avait contemplée le vieux prêtre de Torak qu’ils avaient rencontré dans le campement de bergers, au-dessus de Kell. Ça devait être quelque chose de tout différent. Il faut croire que l’enchantement pouvait revêtir des aspects bien divers. Les Grolims poussèrent des cris d’abord surpris puis terrorisés. Leurs cris devinrent des hurlements, ils se retournèrent en se marchant dessus, se précipitèrent vers la plage dans le vain espoir de fuir leur vision et suivirent le même chemin que l’immense Grolim à qui Sadi avait envoyé cette étrange poudre dans la figure : ils entrèrent dans les vagues à présent anodines et perdirent pied les uns après les autres.

Quelques-uns savaient nager. Ceux-là s’éloignèrent désespérément vers le large et une mort certaine. Les autres sombrèrent dans les abysses amères, leurs mains implorantes encore tendues vers le ciel alors que leur tête avait déjà disparu. Des colonnes de bulles crevèrent pendant quelques instants à la surface noire, huileuse, et puis plus rien.

L’albatros les survola un moment, sans bouger les ailes, puis il revint planer au-dessus de l’amphithéâtre.

La sibylle de Kell
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